A un boshiman que j'ai pris pour moi

Au temps du rêve tout repose encore. La lune et l'eau se sont mariés cette nuit sur un fil. Pas une ombre au mouvement perpétuel. Je suis endormi quelque part entre ciel et terre. Il fera beau si le vent se lève pour nettoyer nos songes.

Au temps du rêve une herbe bleue a poussé sa corne dans ma tête. Comme une chevelure elle défie le vertige et tend sa flêche d'images en images au fond de ma pupille. Le soleil bivouaque sous la mer. On attend quelque chose d'inouï. Comme un grand cri d'ailes. Tu n'es peut-être pas seul.

Au temps du rêve, le jaguar a changé de peau et a dressé sa table à coups de langue. Il dit que quatre pyramides dardent leur rosée à la face du jour. J'arpente la surface des glaises où je fus enfanté. A espérer la jonction de mes visages nomades.

Au temps du rêve l'aube s'éblouïe. Des millions d'atomes flottent dans mon berceau. Les fusions sont rares sous ces climats désertiques. Le noir du silence effare toute caresse. Ne pas briser le sceau avant d'avoir ses yeux lavé. L'âme des pierres gémit sous le givre de minuit.

Au temps du rêve le paysage ne sait pas mentir. Il prie. Les arbres et leur semence, les poissons et leurs regards aveugles, l'arc-en-ciel qui dépèce l'orage, la vanité vorace des fleurs de tournesols. Danses de cendre.

Au temps du rêve l'oiseau-moloch ne m'a pas quitté. A son plumage comme un profond sommeil de peurs et d'algues. Tu tangues dans la tourmente de ton âge et me hèles quelque fois. Ta bouche m'ignore et tes mains me croisent. Goélands et autres migrateurs pressés.

Au temps du rêve il n'est pas encore temps de mourir. Hisser la voile aux étoiles. Grimper à la fortune pour dévorer les nues. Brillent dans le vide d'un hiver sidéral où je n'existe pas. Je revendique cette dérive : nulle prison pour ma faim, nul été pour ma chair. Plus de saisons carnivores.

Au temps du rêve l'espace s'ouvre lentement à la lumière. Un chemin trace sa force dans nos reins.Touffes orphelines d'alpha sur ta dépouille dérisoire. L'odeur du monde sur ton visage. La pluie miraculeuse m'étreint de toutes parts. L'îvresse du sang dans tes poumons quans tu expires gravement.

Au temps du rêve irrigue ma mémoire. Du plus lointain passé, j'ai puisé un poème. Il laboure mes épaules et tatoue son stigmate sur le sel de ta chair. C'est sa soif que j'attends. C'est son souffle qui bourgeonne entre les dunes. Derrière mon enfance qui suce encore le lait de l'Ogresse.

Au temps du rêve un grand rébus s'est posé dans la vallée. Les hommes veillent sur sa dépouille. On vient de loin pour lui dévorer les entrailles. De sa liqueur polygraphe s'évaporent les effluves de fabuleux opéras. Coulés avec les autres mirages et autres débacles de nos destinées soporifiques. Dans les cloaques, marécages, dépotoirs, poubelles du petit jour.

Au temps du rêve l'aube maquerelle n'a plus d'amants. Elle tourne les pages du désert en trichant sur les mots. Le poème bâtard a couché avec la lagune de pierres et d'ocres. Voilà où s'échoue l'orgueil d'une nation. Naufrage pitoyable sous les madrépores.

Au temps du rêve la danse du vent. Sa parade entre les roses pétrifiées. Ses ruses d'enfant sauvage que la nuit apprivoise. Mes bûchers conquérants quand sonne l'hallali. Pourquoi ce ramage de sable et de papier sur un lit de fortune. Tu gîs lamentable à six heures du soir quand les martinets s'étourdissent aux portes de la ville.

Au temps du rêve il faut bien finir par planter ses racines dans l'or des légendes. A la jointure exacte de toutes ces questions que tu portes comme des oriflammes. Quelque part sur la tranchée ouverte où t'attend l'incendie. Sur une plage innocente au premier soleil.

Au temps du rêve les veines coupées. La tête roide sur ta nuque ployée. Genoux cassés contre la rocaille pleine de visions étranges. Pleurs sordides pour récuser le verdict des anges. Des figures de cire qui asphyxient ta raison. Sur une piste sans équivoque. A rebours de la pluie.

Au temps du rêve mon exil s'achève au creux de ton épaule.

Mourad Yelles
Paris, mars 1996