«Les langues n’ont pas de problème, les politiques en ont !» (Waciny Laredj)
Le Soir d’Algérie :Votre dernier roman, Les ailes de la reine, revient sur la problématique du fanatisme religieux et de la culture comme rempart à l’obscurantisme qu’il charrie. L’Algérie reste votre terre d’inspiration ?
Waciny Laredj : L'Algérie, c'est ma terre de naissance, de mon enfance, de mon premier amour. Je reste très attaché aux bouleversements qui la secouent. J'ai vécu les dégâts de l'obscurantisme dans ma chair et celle de mes enfants et de mes amis, assassinés à la fleur de l'âge. Ce roman est presque la métaphore d'un si beau pays poussé vers toutes les dérives. C'est le destin tragique d’une jeune danseuse qui souhaite exister malgré la montée de l’islamisme, et vivre alors qu’elle a reçu une balle dans la tête pendant les émeutes de 1988, Les ailes de la reine revient sur une période sombre de l’Algérie. A l’époque, l’islamisme était déjà installé sur le plan politique. En tant qu’intellectuel, je voyais très clairement que l’on se dirigeait vers une guerre civile. Moi-même je me voyais mourir, en même temps que les structures culturelles étaient amenées à fermer et que la situation devenait de plus en plus catastrophique. Il fallait faire quelque chose. Ecrire pour dire le beau dans sa fragilité, et dire aussi le tragique et les pertes.
On baigne dans l’opéra, ce qui est rare dans la littérature algérienne. La musique vous importe-t-elle ?
Il y a l'amour d'abord et le désir de vivre qui sont traduits par la musique. Je suis très imprégné par la musique andalouse et mon aïeul est andalou qui a quitté ses terres au XVIe siècle sous les pressions des tribunaux d'Inquisition. Je reste accroché à tout cela. A l'écoute de ces bruits qui me viennent de très loin. J'aime l'opéra. Il est pour moi l'expression la plus parfaite du beau. Et je crois qu’il faut rappeler le rôle déterminant qu’ont joué les femmes dans la lutte contre l’islamisme. Depuis la femme au foyer jusqu’à l’intellectuelle, elles se sont organisées car elles ont senti que la femme était finalement la première victime de ces courants extrémistes.
Ce roman a été traduit de l’arabe par Marcel Bois et vous-même. Comment avez-vous travaillé ?
Marcel Bois est un jeune homme de 90 ans. Avec un grand cœur et désir acharné pour le travail. C'est le troisième roman, après Le livre de l'Emir et L’'Orient des chimères. Deux grands pavés. La façon avec laquelle on travaille est classique. Quand Marcel termine un ou plusieurs chapitres, il me les envoie. Je revois le tout avec des interventions pour adapter le texte et le rapprocher au maximum de l'original. Puis on organise une séance de travail. On travaille beaucoup, cela prend énormément de temps, mais c'est aussi le travail d'un traducteur. Je lui rends vraiment hommage. C'est un homme qui aime bien l'Algérie, très imprégné par son histoire. Il vit là-bas depuis un demi-siècle. Bien sûr, dans chaque traduction il y a des désaccords et des difficultés, mais on finit toujours par les surmonter. On fait aujourd'hui l'un des couples les plus réussis dans la traduction. Je rends hommage aussi à ma traductrice Catherine Charruau avec laquelle j'ai énormément travaillé. C'est elle qui a traduit à Acte- Sud mes deux premiers romans : Fleurs d'amandier et Les balcons de la mer du Nord.
Vous vivez en partie en France où vous enseignez et publiez. Comment vit-on l’exil d’un pays à l’autre et d’une langue à l’autre ?
Je pense vraiment que je suis un homme aux lisières des frontières, dans un monde des faubourgs qui n’ont d’existence que dans ma tête, toujours aux limites de quelque chose que je n'atteindrai jamais. Oui, j’ai la chance d’être dans deux pays, la France et l’Algérie en même temps. Deux terres soudées par l’histoire que seul un lac bleu et quelques questions restées en suspens séparent. Mais en même temps, je ne suis dans aucun. Suspendu entre deux frontières dans un no man’s land. Dans un faubourg qui n’existe que dans ma tête. L’absence de frontières veut dire refuser les fausses assurances et rester à la limite des grandes questions ontologiques de liberté. L’absence de frontières, c’est exactement l’antipode de l’assurance. C’est ça ma conviction. Et donc je circule au bout de la limite qui est très dangereuse dans sa finalité. Rester suspendu à un fil qui n'est ni de soie, ni de coton, ni de synthétique, mais un fil de mot, c'est très dangereux sur le plan de l'équilibre, mais l'équilibre n'est-il pas lui aussi une frontière qui camoufle notre vraie fragilité ? Juste une question à méditer. Que de questions engendrées par ce territoire des marges qui influe sur tout ? Qui dit que ma propre identité n’est-elle pas justement cette frontière illusoire? Je n’ai pas de réponses, les réponses murent parfois notre conscience, mais je m’interroge tout simplement. Je suis quoi si je ne suis pas un être des frontières ? A la frontière de la culture arabe, française, je viens d’un village, d’un aïeul qui est venu d’Andalousie, enfant de la paix mais aux limites des grandes guerres, passionné dans un monde où l’amour ne veut pas dire grand chose...
Vous faites partie de cette nouvelle génération d’écrivains décomplexés par rapport aux langues. Vous écrivez en arabe mais vous n’hésitez pas à le faire en français, si nécessaire. De plus, vous avez une sympathie pour la langue berbère. Comment devrait-on, selon vous, faire cohabiter dans la littérature algérienne d’aujourd’hui toutes les langues en usage dans le pays ?
Je n'ai pas seulement de la sympathie pour la langue berbère, c'est ma langue. Je la revendique tout comme je revendique la langue arabe et la langue française, faisant partie d'un patrimoine linguistique ancestral. Dans ce territoire riche, la (les) langue (s) est notre pierre de construction du sens mais aussi du non-sens puisque celle-ci s’érige aussi en pierre tombale dans laquelle sont gravées toutes nos déceptions, nos désirs les plus enfouis et nos hésitations. La langue est la symbolique la plus abstraite de la complexité d’une vie qui échappe à toute définition, une des métaphores les plus insaisissables ? On écrit dans un espace imaginaire mais aussi dans une langue, dans les langues, où se croisent toutes les violences et les espaces perdus à jamais. Des langues qui s'entrechoquent et qui volent en éclats, avant de se reconstruire et se disloquer à nouveau comme des cellules en pleine division et décomposition. Les langues, dans leurs mouvements, se volent d’espaces comme dans un jeu d’enfants et violent les frontières établies. Elles ne reconnaissent que leurs propres logiques : dans la langue arabe, il y a présence d’indices et de marques visibles qui viennent de la langue française, espagnole, italienne, berbère et que sais-je ? Ce sont les gens, plus exactement les politiques, qui appauvrissent les langues et qui les tuent à petites doses de fixation et d'assurance. De toutes les manières, les langues n’ont pas de problème à se retrouver dans un même territoire, ce sont, une autre fois, les hommes qui se murent derrière des bétons idéologiques et identitaires pour ternir tout ce qui est vivant. Ce sont eux qui font de telle ou telle langue une arme qui détruit les fluidités d’essence et les perméabilités possibles avant même d’effacer sa propre histoire sans le moindre souci. J'ai de la rage contre ces assurances parce qu'elles n'ont rien à envier à différentes strates des totalitarismes. C’est vrai qu’une langue cache en elle tous les refoulements, les défaites et les fantasmes les plus insensés, mais elle cache aussi une capacité indescriptible qui fait de toute cette complexité historique son substrat d’imagination qui la propulse au-delà des mêlées et des batailles de groupes pour aller s’installer dans ces havres, faubourgs des grandes libertés dans lesquels les langues se déconstruisent et se restaurent mutuellement. La langue arabe, qui est l'un de mes outils d'écriture, n’est plus la langue hermétique du Coran, la langue arabe classique. Mais un espace libre, une langue de l’amour et surtout de la modernité que notre époque et le politique superficiel ont travestie et réduite à l'état zéro. Peut-on effacer l’effet de quatorze siècles qui ont façonné et façonnent aujourd’hui le regard des Algériens d’un coup d’éventail comme on le fait pour éloigner une mouche gênante ? Peut-on faire table rase de tout un substrat qui étoffe aujourd'hui une grande partie de notre mémoire ? Les raccourcis politiques, raciaux, régionaux ou autres que nous offrent les politiques nationales dominantes ne sont que des schémas réducteurs et désolants. La langue française dans laquelle se façonne une partie de mon imaginaire d’aujourd’hui n’est pas seulement une langue qui a presque deux siècles de présence en Algérie, c’est-à-dire une certaine légitimité mais elle est en nous, fait partie de notre imaginaire partagé avec d’autres peuples. Elle nous propulse au-delà de la fenêtre de notre petite maison si sûre, ou du moins c'est ce que l'on croit. Au-delà des barrières que l’être humain croit ériger sans grand succès. Je suis dans deux lieux sans pouvoir apercevoir les frontières. Je dirai même que je suis dans un entredeux.
Quel rôle vous semblent devoir jouer les écrivains, et plus généralement les artistes et les intellectuels, dans la phase de blocage que traverse le pays. Etes-vous pour l’engagement au sens sartrien du terme ?
Un écrivain n'est pas un magicien qui change le monde à l'aide d'une baguette. Mais c'est une voix noble, gardienne du vrai et du beau. Un travail sur soi-même s'impose de fait. J’ai quitté l’Algérie en 1994 : la situation était assez compliquée, je l’ai vécue comme un vrai dilemme. Dans ce genre de situation, arrive un moment où vous vous demandez si vous prenez les armes ou si vous quittez le pays. Comme nous ne voulions pas prendre les armes, nous sommes partis. A l’époque, l’islamisme était déjà installé sur le plan politique. En tant qu’intellectuel, je voyais très clairement que l’on se dirigeait vers une guerre civile. Moi-même je me voyais mourir, en même temps que les structures culturelles étaient amenées à fermer et que la situation devenait de plus en plus catastrophique. Aujourd’hui, je ne suis plus aussi pessimiste, certaines choses ont avancé. A mon sens, l’islamisme armé a été détruit même s’il reste quelques foyers de tension. Sur le plan des idées, en revanche, l’idéologie islamiste, fascisante, est toujours présente. Il reste un vrai combat à mener en Algérie sur ce plan-là. Les grands dangers sont toujours présents et pèsent sur l'avenir de notre pays. J’ai, bien sûr, gardé un lien avec l’Algérie, en partant, pour donner des cours à des étudiants. Depuis dix ans, j’enseigne d'une manière quasi permanente à la Faculté centrale d'Alger, en plus de mon enseignement à la Sorbonne, à raison d’une fois par mois. Je le fais parce que c'est ma façon de porter quelque chose pour mon pays.
(Propos recueillis par Bachir Agour)
SIGNET
Un roman apaisant
Le dernier roman en date de Waciny Laredj, Les ailes de la reine*, dépeint une Algérie convulsive. Myriam, une danseuse de ballet, rêve d’incarner le personnage de Schéherazade dans une adaptation chorégraphique du célèbre poème symphonique de Rimski Korsakov. Anatolia, son prof de danse, la soutient en souvenir de son idole, la danseuse étoile Ekaterina Maximova, qui a tenu bon, jusqu'au bout de ses forces, malgré un sévère handicap physique. En dépit d’une grave blessure reçue lors des événements du 5 Octobre 1988, Miryam tient bon, elle aussi. Elle continue à répéter avec acharnement, mais arrive le jour où son soutien, Anatolia, est expulsée par le ministère de la Culture. La pression des groupes islamistes armés finit pas faire fermer tous les espaces culturels, y compris l'Opéra. Ce roman est une métaphore de l’Algérie. Récit d’un destin brisé qui n’empêche pas le courage de continuer à vivre. L’auteur nous dit que seule la culture peut servir de rempart à l’obscurantisme charrié par l’intégrisme. Récit de la lucidité aussi. Ce beau roman d’amour coule dans une langue apaisante jusque dans la description de la barbarie.
B. A.
*Les ailes de la reine, Waciny Laredj, traduit de l’arabe (Algérie) par Marcel Bois en collaboration avec l’auteur, Sindbad, 2009.
Bio-Bibliographie de Waciny Laredj
Waciny Laredj est né en 1954 à M'sirda, Tlemcen. Il est professeur des universités et écrivain. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de critique littéraire et de romans. Dont voici quelques titres : La poésie algérienne, beau livre réalisé avec l’artiste Koreïchi.
L’encyclopédie du roman algérien de langue arabe, Alger 2007.
Sur les traces de Cervantès à Alger, beau livre 2008. Fleurs d’amandier (Actes Sud), La 1007e nuit, Le Miroir des aveugles, Les ailes de la reine (Actes Sud).
La gardienne des ombres, L'impasse des invalides, Les balcons de la mer du Nord(Actes Sud), Le livre de l’Emir (Actes Sud) L'œuvre romanesque complète (5 tomes), ministère de la Culture (2009)
Il a été décoré du Prix national du roman algérien (2001), Prix international du roman (Qatar) (2005) pour le roman : L'Orient des chimères, Prix des libraires algériens pour Le livre de l’Emir(2006), le Grand Prix de la littérature arabe (Cheikh Zayed), 2007, Prix du Livre d'or, Salon international du livre, Alger, Sila, (2008).
(Publié dans le quotidien algérien Le Soir d'Algérie, édition du jeudi 11 juin 2009)
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