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Archives posts pour: Décembre, 2009
  • Langues et crispations identitaires

    Khaoula Taleb Ibrahimi (Linguiste et professeur à l’université d’Alger)

    “Les crispations identitaires mènent très vite au totalitarisme”

    Comment comprendre la nouvelle expression du nationalisme, la division des élites, l’évolution des langages de la société ? Lors du colloque international sur « Le sujet en
    souffrance », organisé par l’Association pour l’aide, la recherche et le perfectionnement en psychologie (SARP), dimanche et lundi derniers, Khaoula Taleb Ibrahimi s’est arrêtée un instant pour nous expliquer…

    - Vous qui pensez qu’on ne peut pas comprendre l’identité algérienne si on ne travaille pas sur la langue, comment interprétez-vous la surenchère du lexique nationaliste depuis les matchs de qualification à la Coupe du monde de football ?

    La langue est une des composantes de l’identité, mais elle ne la subsume pas. Elle est un élément fondamental car elle est le creuset des expressions d’une société. La richesse d’une société comme la nôtre est qu’elle possède plusieurs langues et que, par là même, son identité ne peut être que plurielle, non exclusive, ouverte à toutes ses expressions, dans chaque langue et dans les rencontres métisses de ces langues ; c’est dans ce sens que je suis avec beaucoup d’attention le travail de ces jeunes écrivains car eux, ils sont dans le métissage. Ils ont, du moins dans leur écriture, dépassé les clivages qui restent
    malheureusement prégnants parmi les élites. Pour répondre à votre question, je dirais qu’à travers la traduction chauvine et nationaliste de ce qui s’est passé autour du foot et du parcours de l’équipe nationale, il y a eu récupération politicienne par un pouvoir qui a surfé sur la vague car il a trouvé matière à faire perdurer ce discours de l’attachement fusionnel qui fait l’économie de réfléchir sur les problèmes d’anomie que vit cette jeunesse qui est sortie en masse pour fêter la victoire ! C’est comme cela que l’on se sert de la métaphore du novembrisme et de la geste révolutionnaire pour mieux reporter l’examen des problèmes cruciaux que vit cette société, et particulièrement la jeunesse ! Et la surenchère égyptienne, qui participe des mêmes ressorts idéologiques, était du pain béni pour le pouvoir pour promouvoir le discours nationaliste face à l’agression et à l’adversité. C’est toujours contre l’Autre que nous sommes les meilleurs !
    L’enjeu majeur pour le pouvoir étant de se maintenir ; en ce sens, il n’y a aucune différence entre lui et le pouvoir égyptien.

    - Mais on ne peut pas nier que l’expression de cette identité algérienne s’est soudain exprimée très fort…

    Au-delà de l’aspect festif, je regarde tout cela avec beaucoup de circonspection. Pour qu’il y ait appropriation de l’identité algérienne, il faudrait que les élites fassent un travail sur elles-mêmes, comme le font par exemple les jeunes écrivains. Qu’elles acceptent la rencontre, le partage et la pluralité. Mais pour l’instant, le clivage entre francisants et arabisants parmi les élites persiste. En plus, toutes catégories confondues, elles semblent en sidération face aux mouvements des autres segments de la société, ce qui les amène parfois à développer un discours populiste qui n’a rien à envier à celui développé par le pouvoir. Elles s’abritent derrière l’image d’un peuple idéalisé sans se poser la question de leur responsabilité dans le maintien de cette appréhension « majoritaire », comme dirait Djamel Guerid dans son ouvrage paru en 2007, L’exception algérienne - La modernisation à l’épreuve de la société, des questions fondamentales qui agitent cette société.

    - Pensez-vous que la division de l’élite entre francisants et arabisants soit toujours d’actualité ? Est -ce qu’une nouvelle élite arabisante plus affirmée n’est pas en train de se constituer ?

    Je constate que les arabisants font l’effort d’aller vers l’autre formation intellectuelle. L’inverse n’est pas forcément vrai. Pour ne citer qu’un exemple, les enseignants du département d’arabe de l’université d’Alger sont intervenus plusieurs fois au département de français. A une exception près, les enseignants de français n’ont pas eu la même démarche, y compris pour les jeunes enseignants (là aussi, à une exception près !). Le problème, c’est que tous nos étudiants ont été scolarisés en arabe. Or après la licence – pour ce qui concerne les étudiants en sciences humaines et sociales incluant les sciences du langage – on leur explique qu’ils ne pourront pas réussir leurs études en post-graduation s’ils ne possèdent pas une langue étrangère, en l’occurrence le français, vu sa place dans la configuration sociolinguistique de notre pays, une langue qu’ils ne maîtrisent pas. De là vient leur sentiment de subir une sélection qui ne dit pas son nom. Au
    lieu de faire de la langue arabe un outil d’ouverture et le vecteur d’une modernisation endogène, on a massacré son enseignement et on a renforcé l’image d’une langue porteuse de tous les archaïsmes et prisonnière de l’intégrisme. Alors même que ce qui alimente le malaise et le mal-être des Algériens, c’est la présence de plusieurs intégrismes linguistiques et culturels qui les enferment dans le ressentiment et la détestation de soi impuissante à faire la paix entre le même et l’autre. Or cette paix est nécessaire dans la
    construction d’un moi apaisé qui puisse accéder au statut du sujet citoyen capable de participer à la résolution des problèmes du présent et d’envisager avec responsabilité les défis du futur ! Et je ne parle pas des ravages pour la formation des élites scientifiques et techniques qu’induit le passage d’un enseignement arabisé dans l’enseignement de base à celui du supérieur, essentiellement dispensé en français !

    - Revenons à la crise Algérie-Egypte. Pensez-vous que, par médias interposés, elle ait permis de faire tomber le tabou sur l’arabité ?

    Oui, je pense que cette crise a permis de sortir d’un cercle vicieux, celui qui consiste à dire « nous sommes Arabes » au détriment de toutes les autres dimensions de l’identité algérienne. Mais cela risque de ne pas durer dans le sens où les intégrismes culturels proprement algériens sont encore à l’oeuvre. Il faudrait que de véritables débats aient lieu et que les Algériens acceptent de se parler et se regarder au miroir de leurs
    propres contradictions. La crise devrait ouvrir les yeux sur la nécessité de sortir du chauvinisme et du nationalisme étroit. Du chauvinisme sportif mais aussi de toutes les formes de chauvinisme et de fétichisation de notre identité, et surtout des discours du type « nous sommes Berbères oui mais tous ceux qui ne parlent pas le berbère ne le sont pas ». Elle devrait nous permettre de nous « repenser », de nous accepter tels que nous sommes avec nos différences ; la peur de l’Autre proche et lointain a été lourde de menaces pour tous ! Les crispations identitaires mènent très vite au totalitarisme.

    - Trouvez-vous que les institutions politiques, économiques et médiatiques parlent le même langage que la société ?

    Non et c’est un grand problème. Le monde du travail, par exemple, ne parle pas et ne travaille pas avec la langue du système de formation de base. L’université voudrait privilégier l’ouverture sur le savoir universel, mais elle se trouve confrontée à la prégnance de visions du monde fortement marquées par le discours magique et incantatoire ! Les hiatus se superposent les uns aux autres et on ne parvient pas à sortir de ces clivages. Et le silence des autorités sur cette question est éloquent. Elles se réfugient derrière le marché et sa prétendue capacité à réguler les conflits, mais celui-ci a un coût social énorme ! Le cas de la presse est un peu particulier. Je trouve assez affolantes ces résurgences d’archaïsmes dans la presse arabophone, cette façon d’aller à l’encontre de l’acceptation des différences. Son discours identitaire est presque figé. Mais paradoxalement, en faisant dans le sensationnel, elle met à nu des maux de la société et des tabous comme l’inceste, que l’on trouve moins traité dans la presse francophone mais auxquels la presse arabophone n’oppose qu’un discours moralisant empruntant au prêche religieux l’essentiel de son argumentaire. En revanche, celle-ci, la francophone s’entend, semble plus à l’écoute de ce que produit la société en matière de culture. On peut regretter que notre presse soit plus une presse d’opinion qu’une presse d’investigation qui suive les mouvements et les évolutions de la société.

    - Dans le langage de tous les jours, vous relevez que les modes d’interpellation changent au fil du temps. Qu’aujourd’hui, les jeunes disent « chriki » pour s’interpeller. Ces changements sont-ils pour autant le signe d’une évolution de la société ?

    Les modes d’interpellation se modulent en fonction des relations entre les individus et changent d’une période à une autre. Une appellation ne remplace pas l’autre, elles se superposent et se retrouvent, de nos jours, toutes utilisées et modulées en fonction des circonstances de l’énonciation. Autrement dit, dans cette société perdurent les normes de l’ordre ancien, familial, tribal mais aussi à un moment, celui de la pratique religieuse ostentatoire et puis celui de l’ordre nouveau, qui s’insère davantage dans le monde de la
    transaction commerciale, norme dominante des échanges à l’heure actuelle. Le commerce est licite, donc nous sommes tous des commerçants. L’Algérie est devenue un grand bazar !

    Bio express
    Directrice d’un laboratoire de recherche en sciences du langage pour la prise en charge du
    plurilinguisme algérien, Khaoula Taleb Ibrahimi travaille depuis des années sur la question des langues dans le cadre d’une approche globale de la société algérienne postcoloniale. Elle a publié de nombreux écrits dans les deux langues arabe et française sur cette question et ses diverses incidences sur le devenir de notre société, le plus emblématique étant Les Algériens et leur(s) langue(s). Ces dernières années, cette linguiste s’investit très fortement dans la formation de jeunes chercheurs en sciences du langage et explore l’expérience du voyage entre les langues à travers la traduction de textes en sciences humaines et sociales.

    Par Mélanie Matarese

    (Publié dans le quotidien algérien El Watan édition du 14/12/2009)

  • "L'identité nationale" vue par quatre écrivains d'origine algérienne

    Réactions à vif de quatre écrivains d’origine algérienne

    * Leïla Merouane : « J’ai pensé à me procurer une burqa »

    Au lancement de ce débat, j’ai ri doucement, sachant parfaitement le dessein de l’UMP de ratisser large, de récupérer les voix du Front national qui lui ont échappé à la dernière élection présidentielle. Je me demandais, bien sûr, comment allait-on débattre sur ce qu’est être Français aujourd’hui, dixit Besson. Bref, cela me paraissait proche du burlesque, un vaudeville politique, sans plus. Puis, au lendemain de la votation suisse contre les minarets, j’ai arrêté de rire. J’ai commencé à m’inquiéter, à me dire : tiens, et si Besson au hasard me convoquait pour en savoir davantage sur mes valeurs françaises . Oh, la colle. ! M. Besson, être Français, c’est apprécier le fromage, les clochers, le pays
    du Cantal… Mais aussi connaître ses classiques, lire et faire lire à ses enfants la princesse de Clèves, par exemple. Ensuite il y a eu la fameuse tribune de Sarkozy dans le Monde à travers laquelle et de façon explicite le Président tournait le débat sur l’identité au débat sur l’Islam, et là, franchement, j’ai ri jaune, j’ai ri « musulmane ». Alors même que dans mes interventions (Europe 1 et Tages Anzeiger) j’avais appelé à
    l’interdiction de la burqa, j’ai pensé à m’en procurer une, de burqa, et de l’afficher en même temps que mes valeurs françaises, précisément. Sans plus rire, et plus sérieusement, je pense que cette guéguerre entre Sarko et la fille Le Pen risque de mal tourner.
    (Ses dernier livres : Le Papier, l’encre et la braise (récit sociologique) Gens d’ici et d’ailleurs, Le Rocher)

    * Aziz Chouaki : String-saucisse-beaujolais

    Stricto sensu, le concept même d’identité exclut la nuance, la particularité, (c’est être identique à...). Le débat en cours dans l’Hexagone fait feu de tels bois qu’un bûcheron y perdrait son bas latin. La question liminale est en fait celle ci : est ce que la société française est islamo-compatible ? En effet, depuis le 11 septembre, en passant par la décennie noire en Algérie, jusqu’à la très globale Al Qaïda, et sa sous-culture islameuse de bazar (la burqua, le niqab, etc...), ce sont bien, hélas, 14 siècles de splendeur qui sont mis à mal. Le visage public de l’Islam d’aujourd’hui fait peur, il faut le reconnaître, car enrobé d’images d’attentats, de meurtres, et de culture eschatologique radicale, et donc Madame Michu a peur à la vue de niqabs sur les Champs Élysées, et elle se dit : « C’est tous des Al Qaïda » ». Liberté-égalité-fraternité, disaient Danton
    et Robespierre, aujourd’hui les valeurs de la République seraient plutôt String-saucisson-beaujolais, et honni soit qui mal y pense. A l’islam, donc, de faire son cross- over, d’écouter Averroès : « Le savoir acquis dans un pays étranger peut être une patrie et l’ignorance peut être un exil vécu dans son propre pays » .
    (Dernier livre : Aigle, roman, éditions ex-aequo, Décembre 2009, site personnel : azizchouaki.com)

    * Akli Tadjer : Se détester ensemble

    Par principe, je suis favorable au débat. A tous les débats. L’identité nationale, pourquoi pas ? Il est toujours nécessaire de revisiter son histoire pour mieux se projeter vers un destin commun. L’histoire française, comme on l’a dit et redit, est faite de l’apport successif de vagues d’immigrés et, cela, depuis Clovis. L’histoire d’une nation doit être la matrice qui doit fédérer plutôt que diviser. Mais le débat tel qu’il est engagé a pris une triste tournure. Il divise les Français et stigmatise les étrangers. Par étrangers, il faut comprendre ceux qui n’appartiennent pas à l’Europe blanche et chrétienne. Dans mon esprit, la République française n’a pas d’identité figée ou fermée mais des principes auxquels je suis attaché. Liberté, égalité, fraternité. Alors, ce débat ? Au jour d’aujourd’hui, je ne participerai pas à ce débat où les valeurs et principes de la République ont fait place aux conversations de bistrots. Il n’est plus question que de la hauteur des minarets et de la solubilité de l’Islam dans une France cacochyme. Moi qui ne pratique pas, je suis choqué quand on pointe du doigt une religion en particulier. Ca me renvoie aux heures les plus sombres de l’histoire de France. Il serait plus utile et plus juste d’élaborer une charte du mieux vivre ensemble plus que d’instruire les jeunes générations à mieux se détester ensemble.
    (Derniers livres : Western, Flammarion et Le porteur de cartable, Editions Apic)

    * Anouar Benmalek : De la « macule » de l’identité multiple

    « Pièces d’identité, s’il vous plaît ! » Vous tendez vos papiers à l’agent d’autorité qui vous les demande, mais vous devinez, à ses lèvres pincées, que ce ne sont pas ceux-là qui sont exigés de vous. Le zélé « agent vérificateur de l’identité française », récemment engagé par le gouvernement de l’Hexagone et encore tout fier de son nouveau pouvoir, jette un regard à vos documents, les feuillette, un pli soucieux au front, avant de vous les rendre et de lancer sèchement : - Mais ce ne sont pas ceux-là que je vous demande. Je veux les autres …
    Quels autres ? Je vous ai donné ma carte d’identité. Vous voulez mon passeport ?
    Ne faites pas l’hypocrite ! Vous savez bien de quoi nous parlons dans ce débat. J’exige de voir vos « papiers internes » , ceux de votre âme… Qui êtes-vous vraiment ? : un des nôtres, sensible aux charmes de notre civilisation, ou un élément d’une cinquième colonne, un agent dormant au service d’une puissance ennemie, Al Qaïda par exemple, bien que, dans votre cas, vous fassiez semblant d’être laïc ? Allez, sortez ces minarets aussi aiguisés que des couteaux que vous dissimulez au fond de votre poche ! Vous parlez trop souvent du monde arabe dans vos livres pour que cela soit totalement innocent. Avouez, monsieur Ben
    - quelque chose, un Arabo-berbère, ça ne peut pas être vraiment, comment dire… ?
    Gaulois ? Franc ? Honnête ? Patriote ? Promoteur des aspects positifs du colonialisme ? Usant trop de l’arabe pour goûter la langue française ? Trop « Algérien » finalement pour être loyalement républicain… ?
    Hé, ne m’embrouillez pas avec vos finasseries levantines, mais, en gros, c’est ça… Alors, allez-vous confesser votre inaptitude congénitale à être des nôtres ? Voilà, assez passablement caricaturée, l’impression désagréable que je ressens quand l’autorité supérieure d’un pays s’arroge le droit d’ordonner à ses citoyens de justifier de la pureté de leur identité française ou autre d’ailleurs, tant les comportements, en ce domaine, se ressemblent étrangement d’un pays à l’autre. Le symétrique de ce débat, s’il était organisé en Algérie, aboutirait à peu près à la même chose : « Nous ne sommes vraiment Nous que si nous nous opposons aux Autres » . Comme si la définition d’un Moi national n’avait de sens qu’opposée à celle d’un Eux étranger au minimum inamical, au pire ennemi, et trop souvent considéré comme foncièrement inassimilable. La manipulation politicienne et électoraliste consistant à agiter le spectre des étrangers infiltrés traîtreusement dans le sacro-saint temple de l’identité nationale est patente dans le cas français.
    Cette tentation de souffler sur les braises d’un nationalisme de bas étage est largement répandue à travers le monde. On peut, par exemple, la voir à l’action ces derniers temps à la fois en Algérie et en Égypte, où il apparaît que l’on est d’autant plus Algérien que l’on se montre anti-Égyptien (et vice-versa), à la grande satisfaction des deux gouvernements incompétents en place et au grand désespoir de ceux qui se souviennent des liens historiques et fraternels entre ces deux grands pays. Souvenons-nous également
    qu’il n’y a pas si longtemps, on n’était rangé dans le camp des « vrais Algériens » que si on se déclarait fervent supporter des fondamentalistes religieux et de leur violence terrorisante. N’oublions pas trop vite que cette querelle algéro-algérienne à propos, entre autres, de l’équivalence supposée obligatoire entre l’identité des Algériens et leur religion a coûté la vie à près de deux cent mille personnes …
    Je sais, bien entendu, quelle est mon (ou mes) identité(s) juridique(s). La réponse est simple parce que des documents administratifs en attestent. Je ne sais pas, par contre, quelle est, ou plutôt, quelles sont mes identités « vraies » , celles de mon « âme », moi qui viens d’horizons si divers : père nationaliste algérien, mère marocaine, grand-mère suisse trapéziste dans un cirque (et donc elle-même considérée comme inassimilée dans sa propre société), arrière-grand-mère descendante d’esclaves noirs africains. Quand les vents de l’intolérance soufflent, cette diversité identitaire est évidemment perçue comme un handicap et une macule difficile à accepter. Je ne saurai peut-être jamais qui je suis réellement, même à mon dernier souffle. Peut-être me rendrai-je compte, à ce moment-là, que je n’ai été qu’un être humain à la recherche désespérée d’une explication à l’étrange destinée que nous subissons tous, celle de naître pour, presque aussitôt, mourir et, ne le sachant que trop, d’en souffrir à l’avance : notre seule identité en fin de compte ? En
    somme, un modeste homo sapiens parmi les milliards d’homo sapiens qui l’ont précédé ou lui succéderont, dont l’unique rêve a été le « rêve andalou » : malgré la mort au bout de tout choix, tenter malgré tout d’être un et multiple à la fois.
    (Dernier livre : Le rapt, site personnel anouarbenmalek.free.fr).

    Par Rémi Yacine

    (Publié dans le quotidien algérien El Watan, édition du14 décembre 2009)

  • Le métissage selon Sarkozy

    Dans une tribune publiée par Le Monde, dans son édition datée du 9 décembre, Nicolas Sarkozy s'exprime pour la première fois publiquement après le référendum en Suisse sur les minarets. Le président de la République rappelle les valeurs de tolérance et d'ouverture de la France et appelle au respect mutuel entre "ceux qui arrivent" et "ceux qui accueillent".

    Par référendum, le peuple suisse vient de se prononcer contre la construction de nouveaux minarets sur son territoire. Cette décision peut légitimement susciter bien des interrogations. Le référendum impose de répondre à la question posée par oui ou par non. Peut-on répondre par oui ou par non à une question aussi compliquée, qui touche à des choses aussi profondes ? Je suis convaincu que l'on ne peut que susciter des malentendus douloureux, un sentiment d'injustice, blesser les âmes en apportant une réponse aussi tranchée à un problème qui doit pouvoir être résolu au cas par cas dans le respect des convictions et des croyances de chacun.

    Mais comment ne pas être stupéfait par la réaction que cette décision a suscitée dans certains milieux médiatiques et politiques de notre propre pays ? Réactions excessives, parfois caricaturales, à l'égard du peuple suisse, dont la démocratie, plus ancienne que la nôtre, a ses règles et ses traditions, qui sont celles d'une démocratie directe où le peuple a l'habitude de prendre la parole et de décider par lui-même ?

    Derrière la violence de ces prises de position se cache en réalité une méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple. La référence au peuple, c'est déjà, pour certains, le commencement du populisme. Mais c'est en devenant sourd aux cris du peuple, indifférent à ses difficultés, à ses sentiments, à ses aspirations, que l'on nourrit le populisme. Ce mépris du peuple, car c'est une forme de mépris, finit toujours mal. Comment s'étonner du succès des extrêmes quand on ne prend pas en compte la souffrance des électeurs ?

    Ce qui vient de se passer me rappelle comment fut accueilli le rejet de la Constitution européenne en 2005. Je me souviens des paroles parfois blessantes qui ont été proférées contre cette majorité de Français qui avait choisi de dire non. C'était opposer
    irréductiblement la France du oui à celle du non, ouvrir une fracture qui, si elle avait dû se creuser davantage, n'aurait jamais permis à la France de reprendre sa place en Europe.

    Pour réconcilier la France du oui et celle du non, il fallait d'abord essayer de comprendre ce qu'avaient voulu exprimer les Français. Il fallait admettre que cette majorité ne s'était pas égarée, mais qu'elle avait, comme la majorité des Irlandais ou la majorité des
    Néerlandais, exprimé ce qu'elle ressentait et rejeté en toute connaissance de cause une Europe dont elle ne voulait plus parce qu'elle donnait le sentiment d'être de plus en plus indifférente aux aspirations des peuples.

    Ne pouvant changer les peuples, il fallait changer d'Europe. La France du non a commencé à se réconcilier avec celle du oui à partir du moment où, au lieu de la juger, on a cherché à la comprendre. C'est alors que, dépassant ce qui la divisait, la France a pu prendre la tête du combat pour changer l'Europe.

    RIEN NE SERAIT PIRE QUE LE DÉNI

    Alors, au lieu de vilipender les Suisses parce que leur réponse ne nous plaît pas, mieux vaut nous interroger sur ce qu'elle révèle. Pourquoi en Suisse, pays qui a une longue tradition d'ouverture, d'hospitalité, de tolérance, un tel rejet peut-il s'exprimer avec
    tant de force ? Et que répondrait le peuple français à la même question ?

    Au lieu de condamner sans appel le peuple suisse, essayons aussi de comprendre ce qu'il a voulu exprimer et ce que ressentent tant de peuples en Europe, y compris le peuple français. Rien ne serait pire que le déni. Rien ne serait pire que de ne pas regarder
    en face la réalité des sentiments, des préoccupations, des aspirations de tant d'Européens.

    Comprenons bien d'abord que ce qui s'est passé n'a rien à voir avec la liberté de culte ou la liberté de conscience. Nul, pas plus en Suisse qu'ailleurs, ne songe à remettre en cause ces libertés fondamentales.

    Les peuples d'Europe sont accueillants, sont tolérants, c'est dans leur nature et dans leur culture. Mais ils ne veulent pas que leur cadre de vie, leur mode de pensée et de relations sociales soient dénaturés. Et le sentiment de perdre son identité peut être une cause de profonde souffrance. La mondialisation contribue à aviver ce sentiment.

    La mondialisation rend l'identité problématique parce que tout en elle concourt à l'ébranler, et elle en renforce en même temps le besoin parce que plus le monde est ouvert, plus la circulation et le brassage des idées, des hommes, des capitaux, des marchandises sont intenses, et plus on a besoin d'ancrage et de repères, plus on a besoin de sentir que l'on n'est pas seul au monde. Ce besoin d'appartenance, on peut y répondre par la tribu ou par la nation, par le communautarisme ou par la République.

    L'identité nationale c'est l'antidote au tribalisme et au communautarisme. C'est pour cela que j'ai souhaité un grand débat sur l'identité nationale. Cette sourde menace que tant de gens dans nos vieilles nations européennes sentent, à tort ou à raison, peser sur leur identité, nous devons en parler tous ensemble de peur qu'à force d'être refoulé ce sentiment ne finisse par nourrir une terrible rancoeur.

    Les Suisses comme les Français savent que le changement est une nécessité. Leur longue histoire leur a appris que pour rester soi-même il faut accepter de changer. Comme les générations qui les ont précédés, ils savent que l'ouverture aux autres est un
    enrichissement. Nulle autre civilisation européenne n'a davantage pratiqué, tout au long de son histoire, le métissage des cultures qui est le contraire du communautarisme.

    Le métissage c'est la volonté de vivre ensemble. Le communautarisme c'est le choix de vivre séparément. Mais le métissage ce n'est pas la négation des identités, c'est pour chacun, vis-à-vis de l'autre, la reconnaissance, la compréhension et le respect.

    C'est de la part de celui qui accueille la reconnaissance de ce que l'autre peut lui apporter. C'est de la part de celui qui arrive le respect de ce qui était là avant lui. C'est de la part de celui qui accueille l'offre de partager son héritage, son histoire, sa
    civilisation, son art de vivre. C'est de la part de celui qui arrive la volonté de s'inscrire sans brutalité, comme naturellement, dans cette société qu'il va contribuer à transformer, dans cette histoire qu'il va désormais contribuer à écrire. La clé de cet
    enrichissement mutuel qu'est le métissage des idées, des pensées, des cultures, c'est une assimilation réussie.

    SE GARDER DE TOUTE OSTENTATION

    Respecter ceux qui arrivent, c'est leur permettre de prier dans des lieux de culte décents. On ne respecte pas les gens quand on les oblige à pratiquer leur religion dans des caves ou dans des hangars. Nous ne respectons pas nos propres valeurs en acceptant une telle situation. Car, une fois encore, la laïcité ce n'est pas le refus de toutes les religions, mais le respect de toutes les croyances. C'est un principe de neutralité, ce n'est pas un principe d'indifférence. Lorsque j'étais ministre de l'intérieur, j'ai créé le Conseil français du culte musulman (CFCM) pour que la religion musulmane soit mise sur un pied d'égalité avec toutes les autres grandes religions.

    Respecter ceux qui accueillent, c'est s'efforcer de ne pas les heurter, de ne pas les choquer, c'est en respecter les valeurs, les convictions, les lois, les traditions, et les faire – au moins en partie – siennes. C'est faire siennes l'égalité de l'homme et de la
    femme, la laïcité, la séparation du temporel et du spirituel.

    Je m'adresse à mes compatriotes musulmans pour leur dire que je ferai tout pour qu'ils se sentent des citoyens comme les autres, jouissant des mêmes droits que tous les autres à vivre leur foi, à pratiquer leur religion avec la même liberté et la même dignité.
    Je combattrai toute forme de discrimination.

    Mais je veux leur dire aussi que, dans notre pays, où la civilisation chrétienne a laissé une trace aussi profonde, où les valeurs de la République sont partie intégrante de notre identité nationale, tout ce qui pourrait apparaître comme un défi lancé à cet héritage
    et à ces valeurs condamnerait à l'échec l'instauration si nécessaire d'un islam de France qui, sans rien renier de ce qui le fonde, aura su trouver en lui-même les voies par lesquelles il s'inclura sans heurt dans notre pacte social et notre pacte civique.

    Chrétien, juif ou musulman, homme de foi, quelle que soit sa foi, croyant, quelle que soit sa croyance, chacun doit savoir se garder de toute ostentation et de toute provocation et, conscient de la chance qu'il a de vivre sur une terre de liberté, doit pratiquer son culte avec l'humble discrétion qui témoigne non de la tiédeur de ses convictions mais du respect fraternel qu'il éprouve vis-à-vis de celui qui ne pense pas comme lui, avec lequel il veut vivre.

    (Article paru dans Le Monde, édition du 09.12.09)

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