Il y a quelques jours, le 4 avril, disparaissait le père François Esposito. Ceux et celles qui l'ont connu n'auront pas besoin de cette bien trop rapide évocation nécrologique. Mais j'ai estimé important de la publier ici dans la mesure où le parcours du père Esposito me semble symbolique des problèmes et des enjeux socio-culturels, idéologiques et politiques que j'essaie de traiter dans le cadre de ce modeste blog.
Né il y a 82 ans à Oran, François Esposito fait partie de ces enfants d'immigrés espagnols, chassés par la misère et venus s'établir en Algérie durant la période coloniale. Il grandit dans le quartier populaire de Delmonte, au sein d'une famille très pauvre, de ces "Pieds-noirs" qui vivent une existence difficile, aux côtés des "indigènes" (dont ils parlent souvent parfaitement la langue) et qui, bien loin d'appartenir à la riche élite coloniale en partagent néanmoins fréquemment les préjugés racistes. A ce titre, le jeune François aurait pu adopter le comportement et les partis pris de nombre de ses compatriotes. Mais ce n'était ni dans la nature ni dans l'esprit du jeune garçon puis de l’adolescent qui prend très tôt conscience de l'injustice et de la violence de la société dans laquelle il évolue et qui va décider de consacrer sa vie à servir les autres, à commencer par les plus humbles et les réprouvés.
Durant la guerre d'indépendance, il fait partie de cette petite minorité de religieux chrétiens (parmi lesquels il faudrait citer les pères Duval, Scotto, Bérenguer, Bois, Claverie, etc.) qui décide (souvent en marge, voire en opposition à leur hiérarchie) de s'engager humainement et chrétiennement en soutenant les revendications politiques des Algériens et le projet nationaliste de leurs compatriotes colonisés. Il est ordonné prêtre en 1959. Ce qui ne l'empêche pas de passer une licence de mathématiques, discipline qu'il sera amené à enseigner par la suite.
Après l'indépendance, c'est tout naturellement qu'il assume son engagement en tant qu'Algérien (il demande et obtient sa nationalité) et que chrétien. Á l’automne 1962, il est nommé curé de la paroisse de St-Hubert à Oran. Il poursuit ainsi son sacerdoce en terre d'Islam. Dans le même temps, il assure un enseignement de mathématiques au collègue d'Eckmul et à l'institution Jeanne d'Arc. Il s'investit avec passion et enthousiasme dans la dynamique qui anime alors la société algérienne et contribue à la prise en charge des besoins des familles les plus modestes d’Oran en leur organisant des rencontres et des sorties. Nombreux et nombreuses sont les Oranais et Oranaises qui se souviennent de sa générosité, de sa bonhomie, de sa patience et de son inébranlable optimisme face à la multitude de petits et grands problèmes auxquels faisait alors face l'Algérie nouvellement indépendante. Ce qui ne l'empêche pas de prendre position lorsqu'il estime que les autorités de son pays s'éloignent des valeurs de liberté, de respect de l'autre et de tolérance qui sont les siennes. C'est par exemple le cas lors de la répression du mouvement estudiantin après le coup d'état du 19 juin 1965, période durant laquelle il n'hésite pas à cacher et à héberger certains étudiants recherchés par la police. Lorsque le moment sera venu pour lui de quitter l'Algérie, en 1975, il rejoindra d'abord l'Espagne avant de tenter une brève mission en Amérique Latine.
Depuis son retour en France, il avait été tour à tour curé de la paroisse de Mouriès, puis de Rognonas avant de se voir brutalement contraint à une retraite forcée. Durant toutes ces années d'exil hors de son Algérie natale, il ne s'était jamais coupé de ses nombreux amis algériens qui ne manquaient jamais de lui rendre visite. Sa porte était toujours ouverte et il était toujours heureux de s'informer sur les derniers développements politiques, culturels ou sociaux dans son pays d'origine. Souvent critique à l'égard de la hiérarchie religieuse (à laquelle il reprochait sa frilosité et son manque d'envergure intellectuelle face aux défis du monde moderne), il était très proche de ses paroissiens et très populaires auprès des jeunes et moins jeunes. En témoigne la campagne de soutien et la pétition des habitants de Rognonas à l'annonce de son départ (forcé) à la retraite.
Sa disparition lors de la célébration des fêtes de Pâques et l'année même de la célébration du cinquantenaire de l'indépendance algérienne est tout un symbole. Nous l'avons connu comme un homme de bonne volonté, impliqué et engagé dans les problèmes et les douleurs du monde contemporain, un chrétien fervent mais constamment ouvert au dialogue avec l'Islam, toujours disponible à l'autre et à l'hôte et un ami fidèle et dévoué de son pays natal, l'Algérie. Son sens de l'hospitalité, sa verve inépuisable, son humour et son attachante personnalité nous manqueront, surtout dans les temps difficiles que nous traversons. Mais sa présence affectueuse et vigilante demeurera dans nos mémoires et dans nos cœurs.
Qu'il repose en paix.


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